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Vent d'est

Text Frédéric Martin-Bernard
Illustration Alice Roy

Brimée par des décennies d’interdits, la création se réveille seulement à l’Est. Du coup, les idées fusent dans tous les sens à défaut d’imposer des noms.

Là où le soleil se lève, tout est en ébullition, comme pour rattraper à la va-vite des décennies de privation et de création refoulées sous une chape d'interdits. Partout, on s'invente des semaines de la mode, à force d'être nargué par ces géants internationaux du luxe comme du chiffon pas cher, qui viennent s'installer sous vos fenêtres dans les plus beaux quartiers. À Moscou par exemple, les Fashion Weeks sont à rallonge. Trois, quatre, on ne sait plus très bien, pourvu que ça défile! Le public applaudit à tout rompre sans savoir si c'est beau ou pas. Trois plumes passent pour une idée de génie. Bref, il y a encore beaucoup à apprendre dans ces pays où l'on est quasiment passé du mange-disque à l'iPod.

La rigueur allemande

De l'Est, la mode n'a pour l'heure retenu que quelques grands noms de firmes allemandes.
À commencer par Adidas et Puma, dont les histoires sont étroitement liées. Les frères Dassler ont fondé la marque de sport à trois bandes à l'issue de la première guerre mondiale. Trente ans plus tard, quand les canons ont de nouveau fait silence, eux se sont brouillés et le cadet s'est empressé de créer une nouvelle griffe sur fond de revanche, en la baptisant d'un nom de fauve.
À l'Est, il y a aussi Hugo Boss, mastodonte du prêt-à-porter masculin qui a inondé le marché de ses costards gris clair et gris foncé pendant des décennies, avant de s'apercevoir sur le tard que la mode pouvait être un peu moins rigide.
Il y a également la griffe de Jil Sander, qui a vu le jour à Hambourg en 1973 et a brillamment défendu l'idée d'une luxueuse simplicité, avant de se laisser charmer par le soutien financier de l'Italien Prada et finalement tout lui laisser l'an passé.
Dans la même impasse, comptez un autre talent venu de l'Est en la personne de l'Autrichien Helmut Lang. Quand il défile pour la première fois à Paris en 1986, ses modèles sobres et construits tranchent fortement avec l'époque. Tout comme Jil Sander, jamais il ne fera dans la création gratuite.

Le monde selon Karl

Ce serait cette image austère qui nous viendrait spontanément à l'esprit lorsqu'on parle de création outre-Rhin s'il n'y avait pas Karl Lagerfeld, icône de mode passée maître dans l'art de se prêter à n'importe quel exercice de style. Pour Chanel comme pour H&M, il relève le défi. Lorsque ses homologues peinent à renouveler leurs contrats initiaux de trois ans dans des maisons, lui bat des records de longévité (41 ans à dessiner les collections femme de Fendi, 23 ans passés à moderniser les codes de Chanel). Mais Lagerfeld n'incarne pas non plus l'image actuelle d'un style né à l'Est, son plus grand don étant de savoir parfaitement s'imprégner de l'esprit des maisons auxquelles il œuvre à insuffler la modernité.

Un avenir prometteur

À vrai dire en 2006, la mode de l'Est et ses éventuels défenseurs ne sont encore que des jeunes pousses. Comme dans la musique ou les arts, on perçoit une forte effervescence à Berlin et ailleurs, des milliers d'idées à défendre et une profonde envie de faire table rase du passé. Pas encore bien connus du grand public, les Bernhard Willhelm, Dirk Schönberger, Udo Edling, Petar Petrov ou encore le tandem Bless en font partie. Avant de se lancer en solo, tous sont allés prendre des cours ailleurs. Dans leur création actuelle, rien n'évoque leurs différentes nationalités. Encore moins une approche similaire de la création qui pourrait les rassembler. Ils n'ont ni la folie des Anglais, ni le sens des affaires des Latins. Des Français, ils seraient éventuellement les plus proches en faisant preuve d'une incroyable ténacité à toujours vouloir aller jusqu'au bout de leurs idées. Dans leur création, on note aussi quelque chose de profondément attaché à la réalité, dans le vrai. Mais entre le style des tenues oversizes et hautes en imprimés de Bernhard Willhelm et le sobre prêt-à-porter aux confins du sur-mesure d'Udo Edling, il y a plus qu'un monde. Pas à pas, chacun avance dans son coin. Et c'est peut-être la somme de toutes ces individualités qui, demain, formera un véritable courant venu de l'Est.

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